| 05-06-2014 (7191 ) | Categoria: Articles |
Introduction
Encore placĂ© sous la rĂ©gence de sa mĂšre, Marie-Christine de France, sĆur du roi Louis XIII et veuve de Victor-AmĂ©dĂ©e I, le jeune Charles-Emmanuel II incita dĂšs 1657 la Commune de Turin Ă faire la relation et Ă lever les plans non seulement de la ville mais des lieux de plaisance des environs appartenant Ă leurs Altesses Royales. En cette seconde moitiĂ© du XVII° siĂšcle, ce projet sâavĂ©rait anachronique et le duc sâaffirmait comme le gardien de la tradition du XVI° siĂšcle. En effet, les Cosmographies, Topographia et Speculum rĂ©sultaient des compilations Ă©rudites de la Renaissance.
Soutenue par lâEmpereur, lâĂ©cole germanique avait fourni les premiĂšres Ćuvres comme, en 1544, la Cosmographia Universalis de SĂ©bastien MĂŒnster. Dans les cantons suisses, quelques savants intrĂ©pides sâĂ©taient intĂ©ressĂ©s aux Alpes : Aegidius Tschudi parcourut les cols dâaltitude et observa la nature alpestre avant de publier, Ă BĂąle en 1538, le De Alpina Rhoethiae , les Grisons. En 1548, la Chronique suisse de Stumpf connut aussi un grand succĂšs car elle dĂ©crivait avec exactitude les routes, les cols, les bourgades, les sources thermales, les hospices et les auberges que le gĂ©ographe avait rĂ©ellement visitĂ©s. Pour sa part, un professeur zurichois, Josias Simler, fit preuve dâune intuition Ă©tonnante dans la comprĂ©hension de la faune, de la flore, du rĂ©gime des torrents et des glaciers alpins. Mais, ces dĂ©couvertes furent oubliĂ©es et, dans le domaine des connaissances scientifiques et des techniques pratiques de lâalpinisme, lâĂąge classique marqua une rĂ©gression indubitable.
Les souverains anglais, espagnols et français avaient fait procĂ©der Ă lâinventaire partiel de leurs royaumes Ă travers des "enquĂȘtes" portant sur la situation gĂ©ographique, les ressources agricoles et miniĂšres, le plan des villes, des fortifications et des ponts, le tracĂ© des routes et des cours dâeau ; souvent restĂ©es secrĂštes, ces informations appartenaient aux Ă©tats-majors et les cartes les plus complĂštes Ă©taient utilisĂ©es en temps de guerre. A Turin , le projet ducal reçut lâ approbation de Christine de France, qui avait souvent vu son pĂšre, Henri IV et, un autre passionnĂ©, Sully, examiner et commenter les cartes chorographiques de la plupart du Royaume.
Le lancement du Theatrum Sabaudiae se fit en Hollande, alors que les Provinces-Unies protestantes avaient obtenue leur autonomie par rapport Ă lâEspagne catholique toujours fortement implantĂ©e Ă Anvers. Les maĂźtres cartographes flamands Ă©migrĂšrent Ă Amsterdam, symbole de libertĂ© religieuse, intellectuelle et Ă©ditoriale. PubliĂ© sous le titre de Theatrum Orbis Terrarum, lâAtlas dâOrtelius signa lâacte de naissance de la cartographie moderne. Peu aprĂšs, lâauteur flamand, Gerhard Mercator, sâassocia Ă lâĂ©diteur hollandais, Jodocus Hondius, et lui cĂ©da ses plaques dâimpression. Ainsi, en quittant Anvers, les cartographes-Ă©diteurs emportaient avec eux leur savoir-faire, leurs fonds documentaires et leurs cuivres. Les Hollandais bĂ©nĂ©ficiĂšrent dâautant mieux de cet apport que la Compagnie des Indes orientales, installĂ©e dĂšs 1602, abritait Ă©galement ses archives Ă Amsterdam et comptait Ă©tendre son empire commercial. En 1609, la compagnie acheta Ă lâembouchure de lâHudson la presquâĂźle de Manhattan pour fonder le comptoir de la Nouvelle-Amsterdam, aujourdâhui New-York.
En fait, lâinitiative savoyarde poursuivait un tout autre but que celui de la connaissance exhaustive des Etats. La grande affaire du XVII° siĂšcle aura Ă©tĂ© la prĂ©tention de la Maison de Savoie au titre royal quâelle sâĂ©tait elle-mĂȘme attribuĂ©. Le Theatrum Sabaudiae a Ă©tĂ© conçu comme une Ćuvre de prestige enrichie dâune gĂ©nĂ©alogie plurisĂ©culaire, de portraits de belle facture, de cartes et de gravures remarquables. Par son intermĂ©diaire, Versailles et toutes les autres monarchies dâEurope devaient se convaincre de la suprĂ©matie diplomatique, culturelle et artistique du duchĂ© de Savoie, digne dâĂȘtre Ă©rigĂ© en royaume.
Les nombreux protagonistes de ce qui fut une longue entreprise Ă©ditoriale (I) firent preuve de tĂ©nacitĂ© pour faire face Ă lâexĂ©cution, au financement et Ă lâacheminement en temps voulu des dessins et des manuscrits entre Turin et Amsterdam. RĂ©digĂ©s selon un plan clairement dĂ©fini, les textes des Relations devaient regrouper des thĂšmes choisis ( II ) : la gĂ©ographie, lâhĂ©ritage de lâAntiquitĂ© romaine, la prĂ©sentation des monuments et des Ă©glises, lâĂ©vocation des paysages ruraux et urbains, les productions de lâagriculture et de lâartisanat, quelques prĂ©cisions relatives aux personnages illustres. A la lecture du tableau de cette terre natale magnifiĂ©e, il faut sâinterroger sur la rĂ©alitĂ© de la Savoie du XVII° siĂšcle. ( III )
PLAN : I- Une longue entreprise éditoriale
II- Les thĂšmes retenus dans les Relations
III-La dure réalité du XVII° siÚcle en Savoie.
I-A Lâinitiative
I- Une longue entreprise éditoriale
A- Lâinitiative En dĂ©pit de lâĂ©chec de cette tentative initiale, par une lettre fondamentale datĂ©e du 19 juillet 1661, Charles-Emmanuel II avait donnĂ© lâordre Ă Turin et Ă quelques communes environnantes de faire rĂ©aliser rapidement (âŠ) les plans et les perspectives distincts les uns des autres, par quelques spĂ©cialistes et de fournir une relation succincte des choses singuliĂšres et remarquables qui sây trouvent. Le duc arrĂȘtait son choix Ă une Ćuvre spĂ©cifique dĂ©diĂ©e exclusivement aux villes du PiĂ©mont. Lui-mĂȘme nâĂ©tait pas un homme cultivĂ© mais naturellement curieux. Sans savoir sâexprimer correctement dans aucune langue, mĂ©langeant le piĂ©montais, le français et lâitalien, il ne se montra pas moins attentif Ă la qualitĂ© des dessins et au style des Relations descriptives Ă paraĂźtre dans le futur Theatrum Sabaudiae. Pour obĂ©ir aux exigences ducales, les syndics de Turin et des municipalitĂ©s piĂ©montaises investirent des trĂ©sors de compĂ©tence et de dĂ©vouement, ainsi, Giovanni Gaspare Carcagni qui fut chargĂ© de solliciter la collaboration dĂ©cisive de la ville capitale, MalgrĂ© la rĂ©ticence gĂ©nĂ©rale, en sĂ©ance du Conseil communal, Carcagni explique quâil a Ă©tĂ© avisĂ© de Paris par le Sieur Blaen mathĂ©maticien en Hollande (âŠ) que ce serait une grande gloire pour la ville de Turin si en cet ouvrage on voyait lâantiquitĂ©, la forme, les particularitĂ©s de celle-ci surtout parce que ces dits livres iront Ă travers le monde entier et quâil nây aura pas une seule grande bibliothĂšque dans laquelle on ne les trouvera⊠A la date de ce discours persuasif, il ne sâagissait que de produire des documents iconographiques et des textes descriptifs Ă insĂ©rer dans ce quâon appelait alors le Livre des Villes du PiĂ©mont.
En 1649, lâĂ©diteur Joan Blaeu avait fait paraĂźtre un Theatrum illustrĂ© des gravures des principales villes de Flandres. Cette publication fut considĂ©rĂ©e comme un modĂšle facile Ă transposer aux citĂ©s de tout autre Etat qui en ferait la demande. Dans cette logique commerciale, Blaeu offrit au duc de participer Ă un ouvrage collectif sur lâItalie. Mais laissĂ© sans rĂ©ponse, le cĂ©lĂšbre Ă©diteur dĂ©cida de publier en 1663 un ouvrage limitĂ© aux Etats pontificaux et au Royaume de Naples et de Sicile.
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I-B Organisation et financement
B- Organisation et financement
En hĂ©sitant sur la mĂ©thode Ă adopter, on improvisa quelque peu et les premiers documents rassemblĂ©s furent confiĂ©s au fils dâun libraire turinois, Giovanni Tarino, banquier de son Ă©tat et familier de la route de Paris vers les Pays-Bas. Les traces de ces nombreux envois sont fragmentaires et seules subsistent les notes de frais imputĂ©es au budget de la ville. Comme Turin, les autres villes sâĂ©taient mises au travail. Carmagnole, Chieri, IvrĂ©e, Alba, Biella, Aoste, Moncalieri, Saluces et la plupart des autres citĂ©s Ă©taient assez flattĂ©es de lâimportance que le duc accordait soudain Ă chacune dâelles. Les notables dĂ©signĂšrent des artistes de talent et dĂ©bloquĂšrent les fonds nĂ©cessaires car, dans sa grande bontĂ©, le duc laissait pleine libertĂ© aux syndics dans la mesure oĂč ils prenaient Ă leur charge le coĂ»t des opĂ©rations !
Les difficultĂ©s ne manquĂšrent pas. Parfois, les compĂ©tences locales retenues par les bourgades, dĂ©plaisaient Ă la cour et les plans Ă©taient sĂšchement renvoyĂ©s. Il fallait alors laisser faire un artiste venu de Turin et le payer au prix fort. Ailleurs, aprĂšs un dĂ©but dâexĂ©cution, le projet Ă©tait abandonnĂ© pour quatre ou cinq ans. Dans ce cas, le duc se montrait pressant et rĂ©clamait une dĂ©cision ; mais parfois, le peintre pressenti trouvait sa rĂ©tribution tellement dĂ©risoire quâil refusait le contrat et quittait la ville ! Dans certains lieux, comme dans le Val Pellice, la situation politique sâopposait au projet. RalliĂ©s Ă la RĂ©forme protestante, les Vaudois Ă©taient en plein conflit avec Charles-Emmanuel II pour fait de Religion. Les contingents piĂ©montais faisaient une chasse atroce aux bandits condamnĂ©s par les Ă©dits de 1663. Dans de telles conditions, il Ă©tait hors de question de donner satisfaction au duc ; pour obtenir les relevĂ©s et les plans attendus, il dut envoyer un exĂ©cutant qui se montra fort impatient dâen finir !
En dĂ©finitive, prĂšs de deux ans aprĂšs sa circulaire officielle, le souverain avait fait acheminer Ă Amsterdam moins de dix dessins des sites notables de ses Etats. Cette entreprise collective, basĂ©e sur la bonne volontĂ© des communes, intervenait dans un contexte Ă©conomique dĂ©sastreux. Les guerres rĂ©centes, les dĂ©vastations, les lourds prĂ©lĂšvements, la pauvretĂ© gĂ©nĂ©rale interdisaient la vĂ©ritable coopĂ©ration de nombreuses villes. Mais, pour le duc et son entourage, il suffisait dâ engager les dĂ©penses en jouant sur la concurrence ! En attisant les rivalitĂ©s et lâĂ©mulation, les orgueilleuses citĂ©s piĂ©montaises finiraient par trouver les moyens dâobtempĂ©rer.
La rĂ©daction des descriptions littĂ©raires Ă©tait confiĂ©e au chambellan Antonio Valsania auquel on avait adjoint un maĂźtre de grammaire, don Gabriele Piozzo. Fin 1668, ils avaient achevĂ© un panorama des Ă©glises, couvents, chĂąteaux et rĂ©sidences princiĂšres situĂ©s dans la zone de Turin. Les comptes rapportent quâil a Ă©tĂ© PayĂ© au Sieur Valsania pour le travail fourni Ă propos des relations sur lâĂ©tat ecclĂ©siastique et temporel des biens les plus importants de la Maison royale, Ă©tat, ville, banlieues, comme dâautres particularitĂ©s notables, ces relations devant ĂȘtre envoyĂ©es en Hollande Ă M. Blano cosmographe⊠payĂ© 135 L.
Quand lâĂ©diteur sollicitait des fonds, le duc, peu rigoureux dans sa politique financiĂšre, faisait retomber la responsabilitĂ© sur les syndics nĂ©gligents, incapables de tenir leurs engagements ! LâadhĂ©sion aux grandioses visĂ©es de la cour nâavait pas Ă©tĂ© unanime et le ministre des Finances, G. Truchi, refusa certaines transactions relatives Ă lâimpression de lâouvrage. Pour remĂ©dier Ă lâincurie de la Maison de Savoie, la solution restait la mĂȘme : mettre les villes Ă contribution.
Les Blaeu Ă©taient trĂšs conscients du rĂŽle de la municipalitĂ© de Turin, perpĂ©tuelle pourvoyeuse de fonds ; elle savait trouver des ressources auprĂšs des banquiers qui furent plutĂŽt des mĂ©cĂšnes que des bĂ©nĂ©ficiaires dans cette opĂ©ration. Ils permirent lâacheminement des textes et des prĂ©cieuses planches entre le PiĂ©mont et la Hollande grĂące Ă leurs officines de change installĂ©es en vĂ©ritables rĂ©seaux. Ce furent des intermĂ©diaires indispensables et dynamiques, ainsi, les libraires Tarini, les banquiers Cortesia et Benzone fixĂ©s Ă Paris et responsables des frais de transport, Gerolamo Quaglia qui garantissait les lettres de change remises aux Blaeu. Enfin, de 1677 au terme de lâentreprise en 1682, le financier Giovanni Francesco Berlia, homme de rĂ©putation internationale, assuma les nombreuses prestations que ni Turin, ni lâEtat, ni le duc impĂ©cunieux nâĂ©taient en mesure de financer. Il fut nommĂ© MaĂźtre auditeur Ă la Chambre des Comptes ; il est vrai quâil connaissait mieux que personne la situation lamentable du budget.
Les SecrĂ©taires dâEtat ont Ă©tĂ© dâautres grands serviteurs dĂ©sintĂ©ressĂ©s, soucieux de faire aboutir le projet. PlacĂ©s au nĆud des Ă©changes entre le souverain prĂ©somptueux, lâĂ©diteur hollandais, les banquiers, les syndics de Turin et ceux des petites villes pauvres, ils se succĂ©dĂšrent avec une Ă©gale abnĂ©gation. En 1661, la direction fut donnĂ©e Ă Paolo Vaudagna ; Ă la mort du duc, en juin 1675, câest le marquis de San Maurizio qui prit le relais ; enfin, de 1683 Ă 1699, Carlo Carron de San Tommaso reçut la dĂ©licate mission de rĂ©gler les multiples dettes restĂ©es impayĂ©es.
En vingt-cinq ans de travail, de nombreux changements sont intervenus. Les ducs et les rĂ©gentes se sont succĂ©dĂ©s. Les grands officiers et les conseillers municipaux turinois nâĂ©taient plus les mĂȘmes. Les Blaeu, pĂšre et fils, ont tour Ă tour conduit le destin de lâouvrage avec une maĂźtrise exceptionnelle, surtout quand on sait que, dans la nuit du 2 au 3 fĂ©vrier 1672, ils furent victimes dâun terrible incendie qui rĂ©duisit en cendres les provisions de papier, de nombreux cuivres gravĂ©s, les bĂątiments et les machines de lâimprimerie qui employait alors huit cents ouvriers. MalgrĂ© tant de problĂšmes, dâannĂ©e en annĂ©e, il Ă©tait fait rĂ©fĂ©rence Ă lâaccord prĂ©cĂ©dent et rien ne fut laissĂ© au hasard. Toutes les dĂ©cisions Ă©taient soumises au pouvoir central, chaque dessin et chaque texte Ă©taient prĂ©sentĂ©s au duc avant dâĂȘtre expĂ©diĂ©s vers Amsterdam.
1672 fut une annĂ©e charniĂšre Ă plus dâun titre. Charles-Emmanuel II dĂ©cida de ne plus se limiter aux seules villes et chĂąteaux du PiĂ©mont mais de reprĂ©senter Ă©galement ses possessions dâau-delĂ des Alpes. Avec lâentrĂ©e de la Savoie dans le programme Ă©ditorial, le grand dessein prenait rĂ©ellement corps. Ce qui nâĂ©tait jusquâalors que le Livre des Villes du PiĂ©mont devint dĂ©finitivement le Theatrum Statuum Regiae Celsitudinis Sabaudiae Ducis Pedemontii Principis Cypri Regis.
Ce Théùtre des Etats de son Altesse Royale le Duc de Savoye Prince de PiĂ©mont, Roy de Cypre, selon les termes de la traduction française de 1700, devait manifester au monde lâĂ©tendue, lâopulence, la variĂ©tĂ© et la respectable anciennetĂ© dâune principautĂ© alpestre qui aspirait Ă la dignitĂ© royale.
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I-C Les Ćuvres des dessinateurs et des graveurs
C- Les Ćuvres des dessinateurs et des graveurs
Le duc Ă©vita de recourir Ă la crĂ©ativitĂ© de vĂ©ritables artistes et prĂ©fĂ©ra lâexactitude technique des relevĂ©s topographiques menĂ©s par ses architectes militaires et ingĂ©nieurs des fortifications, comme Giacomo Antonio Biga, Arduzzi, Innocente Guizzaro et surtout Carlo Morello et son fils Michelangelo qui se spĂ©cialisa dans les vues de Turin. Giovenale Boetto fut le seul Ă avoir une Ăąme dâartiste ; il signa une dizaine de relevĂ©s du PiĂ©mont entre 1662 et 1667. MathĂ©maticien et judicieux ingĂ©nieur des travaux dâendiguement de la Doire BaltĂ©e, Simone Formento entra en concurrence avec Borgonio avant dâaccepter le poste prestigieux dâarchitecte du duc.
Il reste incontestable que G. T. Borgonio fut le dessinateur le plus fĂ©cond. Il sĂ©journa en Savoie et travailla par Ă©tapes entre 1672 et 1675 pour rĂ©aliser les relevĂ©s dâune quinzaine de sites diffĂ©rents. Contrairement Ă celles du PiĂ©mont, les villes contactĂ©es ne dĂ©signĂšrent pas dâartistes locaux mais se bornĂšrent Ă loger et Ă renseigner lâĂ©missaire du duc durant ses voyages. Muni dâune lettre de mission, Borgonio suivit un itinĂ©raire dictĂ© par ses connaissances historiques autant que par les circonstances. Au grĂ© des indications fournies, il saisissait le plan des hauts lieux du Moyen Age savoyard puis, il se contentait dâavertir de ses choix le duc dont il avait toute la confiance. AprĂšs Saint-Jean-de-Maurienne et Rumilly, il se rendit Ă ChambĂ©ry, puis, Ă Bonneville, La Roche, Thonon, Evian et revint dans la combe de Savoie pour faire le dessin de MontmĂ©lian et de la route des Echelles. De lĂ , il repartit pour le Faucigny, mais on ne sait pas exactement Ă quel moment il sâintĂ©ressa Ă Aix-les-Bains, Hautecombe ou Sallanches. Il est par contre sĂ»r que ce talentueux gĂ©ographe est revenu en juillet 1675 spĂ©cialement pour la Carte du Chablais avec le lac LĂ©man.
DouĂ© dâun regard dâaigle et dâune habiletĂ© exceptionnelle, Borgonio sut rendre avec minutie les innombrables dĂ©tails architecturaux et paysagers qui sont encore une mine de renseignements aujourdâhui. Probablement Ă lui seul, il fut lâauteur de 83 planches parmi les 135 vues qui illustrent les deux tomes du Theatrum Sabaudiae. Ses dessins cĂ©lĂšbrent lâantiquitĂ©, la prospĂ©ritĂ©, le pittoresque de chaque bourgade largement embellie. Il est certain que Christine de France, Charles-Emmanuel II puis la seconde Madame Royale ont encouragĂ© une scĂ©nographie urbanistique propre Ă valoriser la magnificence de leurs possessions. Souverains aux aspirations absolutistes, soucieux dâimposer Ă tous le prestige de leur dynastie, ils soutinrent les initiatives qui enjolivaient la modeste rĂ©alitĂ© de leurs Etats. Convaincu de son devoir dâobĂ©issance envers le Maison de Savoie, Borgonio servit cette vision laudative en donnant Ă ChambĂ©ry et Ă Annecy des allures de capitales plus florissantes quâelles ne lâĂ©taient rĂ©ellement au XVII° siĂšcle. Les relevĂ©s expĂ©diĂ©s par Borgonio ont Ă©tĂ© particuliĂšrement bien traitĂ©s et gravĂ©s par les meilleurs artistes de la place amstellodamoise.
Dessinateur dâune grande exigence technique, Borgonio fit reproduire ses cartes gĂ©ographiques par un spĂ©cialiste, Johannes de Broen. Les chaĂźnes de montagnes sont reprĂ©sentĂ©es par les fameuses "taupiniĂšres" brunĂątres tandis quâĂ Chamouni, on voit se dresser des aiguilles abruptes, les glaciĂšres. Lâhonneur de graver la planche reprĂ©sentative de la capitale rĂ©gionale, ChambĂ©ry, et aussi La Roche, revint Ă Coenraert Decker, qui avait sa propre officine Ă Amsterdam. Ciel, plaine fluviale, collines boisĂ©es et montagnes donnent du recul et du naturel Ă des planches sur lesquelles les Ă©lĂ©ments urbains et paysagers tiennent une place Ă©gale. De plus, les rues, les ponts, les chemins sont animĂ©s dâune foule de personnages liliputiens, surtout Ă La Roche. Pour sa part, Johannes de Ram grava les vues de MoĂ»tiers, Sallanches, Bonneville, Evian et la route royale des Echelles. FascinĂ© par les ravins sombres, la complexitĂ© des roches, les lointains montagneux et le passage mouvant des nuages, ce graveur donna un caractĂšre tragique aux planches plus neutres de Borgonio.
Le travail de J. de Ram sâapparente Ă celui de son maĂźtre, Romeyn de Hooghe (1645-1708). Peintre et graveur, il exĂ©cuta la splendide vue de la citadelle et du bourg de MontmĂ©lian Ă la demande de Joan Blaeu. Au premier plan, il introduisit les Ă©lĂ©gantes silhouettes des officiers casquĂ©s et des bĂątisseurs penchĂ©s sur le plan de la forteresse dont deux siĂšges successifs devaient venir Ă bout. En 1690-1691, Louis XIV fit bombarder la ville et le fort qui finirent par se rendre Ă cause de la pĂ©nurie dâeau, aprĂšs avoir soutenu dix-huit mois de siĂšge. Venu inspecter les lieux en 1693, Vauban conseilla la destruction totale des bastions dĂ©fensifs. La campagne militaire reprit en 1703 et, aprĂšs une nouvelle rĂ©sistance de prĂšs de deux ans, la famine poussa les combattants Ă dĂ©poser les armes. En octobre 1706, il ne restait rien de la redoutable forteresse, dâoĂč le prĂ©cieux tĂ©moignage que constitue cette gravure du Theatrum Sabaudiae.
En somme, les graveurs hollandais ont su rendre vivants les paysages minĂ©raux, les villes intemporelles et dĂ©pourvues dâhabitants, qui figuraient sur les croquis de Borgonio. Suivant lâesprit des publications des Blaeu, les relevĂ©s strictement stylisĂ©s Ă©taient insuffisants pour rendre les planches vraiment intĂ©ressantes. Il y aurait eu un contraste excessif entre ces vues topographiques sĂšchement techniques et la gravure artistique particuliĂšrement florissante Ă Amsterdam et dont le maĂźtre le plus cĂ©lĂšbre Ă©tait alors Rembrandt. LâĂ©cole hollandaise sut insuffler des idĂ©aux artistiques et rendre attrayante cette Savoie imaginaire, lointaine et inconnue de la plupart des graveurs qui nâavaient jamais mis les pieds sur un sentier alpin ! Lâinfluence de cette interprĂ©tation graphique finale permit probablement de sauver des planches qui auraient perdu beaucoup de leur intĂ©rĂȘt aujourdâhui.
I-D Les consignes pour les textes
D- Les consignes pour les textes
Les textes du Theatrum Sabaudiae constituent une source documentaire considĂ©rable sur le XVII° siĂšcle. Historiographes, latinistes, lettrĂ©s et poĂštes de cour rĂ©unirent les archives et les ouvrages disponibles Ă Turin pour dresser le programme gĂ©ographique, historique, religieux, Ă©conomique et social des Etats de PiĂ©mont-Savoie. Emanuel Tesauro eut un rĂŽle dĂ©terminant dans la conception thĂ©orique du projet et dans sa mise en forme. En superviseur vigilant, Charles-Emmanuel II confia la rĂ©daction gĂ©nĂ©rale des textes Ă la compĂ©tence dâune Ă©quipe placĂ©e sous la conduite de lâhistoriographe, Pietro Gioffredo. Il commença par rĂ©unir les suffrages de tous les participants sur la dĂ©finition prĂ©liminaire dâun modĂšle typologique. Lâapproche du site Ă dĂ©crire se devait dâexposer dâabord les donnĂ©es gĂ©ographiques. Le deuxiĂšme point prĂ©senterait les faits historiques locaux depuis lâAntiquitĂ© romaine. On ferait suivre cet Ă©noncĂ© dâun rĂ©sumĂ© des conditions de vie concernant le climat, les paysages, les cultures, lâĂ©levage, les autres productions agricoles comme le fromage et le bois, les ressources miniĂšres. Selon les cas, on complĂšterait alors ce dĂ©veloppement par des informations relatives Ă chaque ville en particulier, lâorigine Ă©tymologique de son nom, ses monuments, Ă©glises, chapelles, couvents, hospices, confrĂ©ries, institutions de secours ou dâenseignement, traditions, usages ou manifestations traditionnelles. Enfin, Ă la demande du duc, il convenait de citer les personnages cĂ©lĂšbres. ElaborĂ©e entre 1661 et 1679 par des auteurs souvent mal connus et dâinĂ©gal niveau culturel, cette rĂ©daction imposa Ă lâouvrage un ton univoque. On compte parmi ce "collectif" dâĂ©crivains, des courtisans, des Ă©chevins, des hommes de loi, des Ă©rudits mineurs, des professeurs, des collecteurs chargĂ©s de rassembler et de réécrire les mĂ©moires envoyĂ©s Ă Turin par le citĂ©s du PiĂ©mont et de Savoie. Certaines minutes ont Ă©tĂ© conservĂ©es et classĂ©es aux Archives dâEtat de Turin. Ces originaux permettent de constater comment les responsables de lâĆuvre sont intervenus sans modĂ©ration, en coupant et en retouchant lâensemble des envois. Les mĂ©moires, tantĂŽt quelques feuillets, tantĂŽt une brochure, sont parfois directement rĂ©digĂ©s en latin ; dâautres sont Ă©crits en français ou en italien. Pour la ville de ChambĂ©ry, il ne reste que des minutes en français et pour MontmĂ©lian, de vagues notes disparates. On dĂ©couvre aussi des Ă©preuves imprimĂ©es en Hollande et renvoyĂ©es Ă Turin pour corrections, ainsi les textes descriptifs de Saint-Jean-de-Maurienne, de Rumilly et de Bonneville. Les experts locaux, historiens, avocats, chanoines ou notables issus de la classe aisĂ©e, prĂȘtaient leur talents et leurs connaissances Ă lâĆuvre collective mais, on apporta la vigilance nĂ©cessaire Ă la suppression des signatures, des noms et des dates qui auraient pu masquer lâĂ©clat du prince. Ce Théùtre des Merveilles devait sâidentifier au seul duc de Savoie et ignorer les auteurs rĂ©els. Il sâagissait dâun livre de propagande dĂ©diĂ© Ă la glorification dâune dynastie et non pas Ă la cĂ©lĂ©bration des talents dâun peuple !
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I-E La livraison
E-La livraison
En janvier 1682, les Blaeu annoncĂšrent Ă la rĂ©gente que le Theatrum Sabaudiae Ă©tait complet et, Jeanne-Baptiste de Savoie-Nemours fit porter sa rĂ©ponse par lâintermĂ©diaire du banquier Berlia. Le financier diplomate sâentendit avec les Blaeu pour un livraison par voie maritime. Il fit construire deux navires par les meilleurs charpentiers navals de lâĂ©poque quâĂ©taient les Hollandais. Entre mai et novembre 1682, on transporta les quarante-cinq exemplaires originaux sur le "Saint-Victor" et le "Saint Jean-Baptiste", quatre autres immenses exemplaires aux planches colorĂ©es et un cinquiĂšme en noir et blanc. Les vaisseaux arrivĂšrent Ă Nice et un convoi de mulets achemina les livres rangĂ©s dans des tonneaux jusquâĂ Turin.
RĂ©digĂ©e en latin, cette premiĂšre Ă©dition, exclusivement rĂ©servĂ©e Ă la Maison de Savoie, fut un succĂšs partout oĂč la RĂ©gente lâoffrit en cadeau royal. Toutefois, la perpĂ©tuelle carence financiĂšre de tels clients causa de sĂ©rieux prĂ©judices Ă la trĂ©sorerie des Ă©diteurs sans cesse obligĂ©s dâavancer des fonds sans ĂȘtre dĂ©frayĂ©s en retour. Les Blaeu se dĂ©fendirent Ă leur façon. En 1693, Pieter et Joan Blaeu avec lâaccord de leurs associĂ©s dĂ©cidĂšrent de publier une Ă©dition en nĂ©erlandais pour rendre lâĆuvre accessible Ă un large public de bibliophiles et dâamateurs de gravures. Plus tard, en 1697, leurs gendre, Adrian Moetijens Marchand Libraire Ă la Haye acheta aux derniers Blaeu lâintĂ©gralitĂ© de lâentreprise dâimprimerie, la maison dâĂ©dition, ses cuivres et ses archives, les droits et les privilĂšges attachĂ©s au Theatrum Sabaudiae. En 1700, il publia la traduction française faite par un jĂ©suite qui respecta le texte et la prĂ©sentation initiale.
En plus des trois Ă©ditions en nĂ©erlandais parues successivement en 1693,1697 et 1725, un autre Ă©diteur installĂ© Ă La Haye, Rutgert Christophle Alberts, fit un second tirage en français en 1725. Il apparaĂźt donc que, sous lâAncien RĂ©gime, on pouvait lire le Theatrum Sabaudiae en latin, en français et en nĂ©erlandais mais pas en italien ! Il faudra attendre le XX° siĂšcle, 1960, pour trouver une Ă©dition turinoise entiĂšrement traduite en italien !
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II-A La description géographique
II- Les thĂšmes retenus dans les Relations
A- La description géographique
Suivant un usage trĂšs-naturel, les rĂ©dacteurs indiquent les limites dâun territoire compact. Au nord, la Savoie confine aux Suisses dont elle est sĂ©parĂ©e par le lac de GenĂšve. Cette frontiĂšre Ă Ripaille datait des consĂ©quences de la nuit du 12 au 13 dĂ©cembre 1602 durant laquelle la vaine tentative de lâEscalade des remparts de la ville protestante sâĂ©tait soldĂ©e par un Ă©chec cuisant. GenĂšve Ă©tait perdue pour la Savoie. A lâest, on Ă©numĂšre des entitĂ©s politiques diffĂ©rentes : le Valais, le DuchĂ© dâAouste et le PiĂ©mont, ce dernier exerçant sa souverainetĂ© sur la Savoie. Au sud, le DauphinĂ©, et, Ă lâoccident, le Bugey dont le RhĂŽne sert de sĂ©paration avec le royaume de France. En fait, le traitĂ© de Lyon du 17 janvier 1601 avait singuliĂšrement rĂ©duit lâavant-pays savoyard en cĂ©dant la Bresse, le Bugey, le Valromey et le pays de Gex Ă Henri IV.
Dans les mentalitĂ©s du XVII° siĂšcle, la montagne Ă©tait rĂ©putĂ©e affreuse et redoutable et lâon ignorait lâexistence de la chaĂźne du Mont-Blanc. Il nâest donc pas Ă©tonnant de trouver des confusions et des erreurs dans les cartes auxquelles se rĂ©fĂšrent les rĂ©dacteurs. Dans le Faucigny, on dit seulement quâil y a des montagnes dâune prodigieuse hauteur (âŠ) câest lĂ oĂč est celle (âŠ) que les habitants appellent la montagne Maudite parce quâelle est toujours couverte de neige et de glace.
Parmi les fleuves, lâArve est citĂ© mais on parle de sa source du mont Chamounis car on ne sait pas que le torrent jaillit au col de Balme au fond de la vallĂ©e. On ne peut non plus cacher les inondations provoquĂ©es par la Drance et par lâIsĂšre. Depuis lâeffondrement du Granier en 1248 et la formation de lâAbĂźme de Myans , on se fait une idĂ©e terrifiante des lieux : on nây voit que des rochers, des gouffres souvent pleins dâeaux et une terre fort stĂ©rile.
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II-B -LâhĂ©ritage de âAntiquitĂ©
B-LâhĂ©ritage de âAntiquitĂ©
La province romaine sâappelait la Sabaudia et devint la Saboia dans lâacte de partage de lâEmpire de Charlemagne. De nombreux peuples celtiques regroupĂ©s dans la grande famille des Allobroges occupaient lâespace compris entre le RhĂŽne, les Alpes, le lac LĂ©man et le midi ; par exemple, au temps de CĂ©sar, il y avait les Ceutrons, les MĂ©dulles, les GraiocĂšles. Chaque peuplade avait sa petite capitale romanisĂ©e, Ă©tant entendu que le centre politique Ă©tait la ville gallo-romaine de Vienne. Soumise entre 125 et 121 avant J-C, lâAllobrogie est rattachĂ©e Ă la Narbonnaise. Puis la vallĂ©e dâAoste et lâensemble des Alpes sont conquises comme en tĂ©moigne lâarc de Suse ; enfin, le trophĂ©e de la Turbie, proclame la domination de Rome sur tous les peuples alpins.
Les rĂ©fĂ©rences Ă lâAntiquitĂ© confortaient lâanciennetĂ© dâune dynastie, fiĂšre de ses fondations urbanistiques contemporaines de celles de Rome. Ainsi, on insista sur lâĂ©tymologie des noms comme Mons Emelianus devenu MontmĂ©lian ou Aqua Allobrogum pour Aix-les-Bains. Si possible, les auteurs citent le texte des inscriptions Ă©pigraphiques trouvĂ©es sur place, les dĂ©dicaces des stĂšles funĂ©raires des premiers chrĂ©tiens, et surtout, la prĂ©sence de statues de marbre et dâarcs de triomphe qui cĂ©lĂšbrent une victoire romaine sur lâun des peuples allobroges. Ainsi lâarc dâAoste commĂ©more la soumission des Salasses et lâarc dâAuguste Ă Suse marque lâentrĂ©e des Alpes dans le monde politique romain. La particularitĂ© du monument aixois est bien soulignĂ©e ; il sâagit en effet dâun arc funĂ©raire Ă©rigĂ© en souvenir de la famille de Lucius Pompeius Campanus. De mĂȘme, les thermes antiques construits sur une source dâeau chaude montrent le degrĂ© de raffinement que la citĂ© alpine avait atteint.
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I-C Lâinventaire des paysages et des productions locales
C-Lâinventaire des paysages et des productions locales
Les auteurs turinois du XVII° siĂšcle se sont inspirĂ© de la vision paysagĂšre projetĂ©e par les dessins de Borgonio. Ils semblent fournir les dĂ©tails indiquĂ©s par les rĂ©dacteurs locaux.. Suivant lâapprĂ©hension de zones de relief rĂ©putĂ©es redoutables, affreuses, infernales et maudites, ils adoptent un ton horrifiĂ© pour dire les monts entassez les uns sur les autres qui sâĂ©lĂšvent jusques aux nues sĂ©parez en divers sommets qui forment des prĂ©cipices. Pentes vertigineuses, glaciers, pics et ravins se tĂ©lescopent dans un chaos incomprĂ©hensible. A cette Ă©poque, on ignore lâexistence du Mont-Blanc qui sera "inventĂ©" par le Docteur Paccard et le guide de Chamonix, Jacques Balmat, en aoĂ»t 1786 et escaladĂ© plus tard par le Genevois, H.-B. de Saussure.
Mais, Ă moindre altitude, la moyenne montagne est un vĂ©ritable paradis terrestre. Il y a des vallĂ©es fertiles en BlĂ©, en vin et en fruits excellans, entourĂ©es de petits coteaux avec des sources dâeau vive qui arrosent la plaine. A lâabord des villes, la morphologie du paysage est souvent bien observĂ©e malgrĂ© une insistance particuliĂšre sur les agrĂ©ments du lieu. Par exemple, ChambĂ©ry se signale par la beautĂ© et la fertilitĂ© du terroir : la Ville situĂ©e dans un Valon est un sĂ©jour fort agrĂ©able Ă cause des jardins, des prairies, des vergers et des allĂ©es bordĂ©es dâormeaux quâon trouve dans la plaine de Vernay, laquelle joint les portes de la Ville et oĂč lâon peut se promener dans toutes les saisons de lâannĂ©e. De mĂȘme, Annecy est entourĂ©e dâune Plaine assez Ă©tendue qui est presque une prairie perpĂ©tuelle. Il y a devant la Porte nommĂ©e le Pasquier un lieu oĂč la Jeunesse sâexerce Ă la course, Ă sauter, Ă tirer de lâarc, de lâarbalĂšte et du fusil et Ă tous les autres exercices du corps. Le Chablais, le Genevois, la Combe de Savoie sont aussi dĂ©crits avec leurs terres labourables, leurs cultures, leurs vignobles, leurs pĂąturages et leurs troupeaux.
Dans ce joli cadre, les paysans se pressent sur les marchĂ©s hebdomadaires et les foires annuelles. A Thonon, Ă Rumilly, Ă Bonneville, ils Ă©coulent leurs produits sans difficultĂ©s : ils disposent dâune grande abondance de beurre et de fromage, ce qui leur est dâun gros revenu, dâautant plus que le transport en est trĂšs facile par le moyen du Lac LĂ©man. Ces denrĂ©es sont envoyĂ©es Ă Lyon, en Suisse et en Allemagne.
Si on devait se fier Ă lâexposĂ© du Theatrum Sabaudiae, sur le plan agricole, lâapprovisionnement semblerait suffisant Ă une population stable et prospĂšre estimĂ©e en 1700 Ă huit cent milles Ăąmes ; ce chiffre serait plutĂŽt Ă diviser par trois ! Les vignobles sur les coteaux ensoleillĂ©s proches des lacs, les produits de lâĂ©levage, y compris la laine et le cuir, la pĂȘche, la chasse, lâexploitation du bois pour les mats des plus grands vaisseaux, semblaient assurer lâĂ©quilibre dâune Ă©conomie prospĂšre et bien distribuĂ©e. Malheureusement, la Savoie du XVII° siĂšcle connaissait une rĂ©alitĂ© trĂšs diffĂ©rente de cet Ăąge mythique.
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II-D Les caractéristiques des habitants
D-Les caractéristiques des habitants
Les rĂ©dacteurs turinois nâont pas cherchĂ© Ă approcher la vĂ©ritable physionomie sociale dâune rĂ©gion quâils connaissaient mal. Ils se contentĂšrent de suivre la hiĂ©rarchie des trois ordres dâAncien RĂ©gime. Les gens du peuple sont considĂ©rĂ©s comme des mineurs irresponsables soumis Ă leur duc. On les croit dociles, ignorants et destinĂ©s aux travaux pĂ©nibles. En Savoie, les montagnards jugĂ©s bons marcheurs, sont une rĂ©serve inĂ©puisable pour lâinfanterie : le peuple y seroit fort propre Ă©tant capable de suporter toute sorte de fatigues et Ă©tant en gĂ©nĂ©ral mĂ©nager et sobre. HĂ©ritage de lâoccupation française de 1536 Ă 1559, la langue du peuple est la Françoise de mĂȘme que les maniĂšres. Tous ceux qui voient ChambĂ©ri en sont charmez. On sait que lâĂ©dit de Villers-CotterĂȘts promulguĂ© par François I° en 1539 introduisait lâusage du français Ă la place du latin dans les actes juridiques et les documents administratifs. FrancisĂ©s et policĂ©s selon la meilleure tradition française, les ChambĂ©riens nâavaient quâĂ se fĂ©liciter de savoir que leur Ville est aimĂ©e de son Souverain Ă cause de sa fidĂ©litĂ© inviolable.
Dans la formule lapidaire, le peuple, on confondait les paysans, les artisans, les gens de loi et la petite bourgeoisie urbaine. Cette globalitĂ© indistincte ne dit rien des mutations considĂ©rables qui avaient changĂ© les conditions de vie. Si, apparemment, les structures mĂ©diĂ©vales sâĂ©taient maintenues, la famille rurale de type patriarcal Ă©tait en nette rĂ©gression. Les communautĂ©s villageoises Ă©taient loin dâĂȘtre figĂ©es. Les souches familiales se perpĂ©tuaient mais de nouveaux noms patronymiques prouvaient aussi le renouvellement des populations.
Comme la France, la sociĂ©tĂ© savoyarde Ă©tait rĂ©gie par les trois ordres dâAncien RĂ©gime suivant une hiĂ©rarchie souple qui autorisait les passages dâun groupe Ă lâautre. On peut mĂȘme parler dâ "une inflation nobiliaire". Enrichie dans le grand commerce ou lâexercice du droit, la bourgeoisie Ă©duquĂ©e achetait des charges et des fiefs et, par la suite, mariait ses enfants dans la noblesse dâĂ©pĂ©e appauvrie. Le privilĂšge de bourgeoisie et lâimmunitĂ© fiscale se transmettaient Ă©galement par hĂ©ritage et pouvaient ĂȘtre acquis moyennant finances, Ă condition de possĂ©der une maison en ville. En somme, le concept de bourgeoisie Ă©tait large et se confondait avec la notabilitĂ©. Dans ses Relations, le Theatrum Sabaudiae ne connaĂźt cette classe sociale montante quâĂ travers les Ă©chevins, syndics, juges-mages et sĂ©nateurs.
En sâorganisant en "assemblĂ©es de communiers", les villages de montagne constituaient librement, en les superposant aux paroisses, des unitĂ©s administratives et fiscales, autonomes et solidaires. Elles vivaient de revenus propres ; celles de Tarentaise et de Maurienne possĂ©daient des forges, des moulins, des pĂąturages, des vignobles de rapport. La gestion de ces bĂ©nĂ©fices indĂ©pendants permettait de supporter les redevances qui entravaient lâessor Ă©conomique.
LâimpĂŽt de lâEglise, la dĂźme, avait prioritĂ© sur la taille ducale et sur les diffĂ©rents droits seigneuriaux. Les plus gros dĂ©cimateurs Ă©taient les chanoines et les religieux des nombreux couvents fondĂ©s dans le mouvement de la Contre-RĂ©forme catholique ; ils demandaient des prĂ©lĂšvements immĂ©diatement exigibles sur les moissons, les vendanges et une partie de toutes les autres rĂ©coltes. La seigneurie mĂ©diĂ©vale, laĂŻque ou ecclĂ©siastique, restait le cadre de la vie rurale, mais elle ne dĂ©passait pas de modestes dimensions. Toutefois, au long du XVII° siĂšcle, ces domaines se sont agrandis de prĂ©s, bois, vignes, champs rachetĂ©s aux paysans endettĂ©s, contraints de vendre et de partir ailleurs. Les bourgeois des villes et les notables ruraux ont accentuĂ© ce transfert des terres au point de possĂ©der souvent la moitiĂ© des proches campagnes aux alentours de leur citĂ©s. Notaires, procureurs, avocats, fermiers des abbayes et des couvents, artisans aisĂ©s et marchands enrichis immobilisaient leurs disponibilitĂ©s financiĂšres dans la propriĂ©tĂ© fonciĂšre au lieu dâinvestir des capitaux dans les activitĂ©s prĂ©-industielles. Cette lente redistribution des terres a fait surgir parmi les Ă©lites urbaines, une classe de rentiers conservateurs qui refoulaient la paysannerie dans lâanonymat de la pauvretĂ© ou lâemployaient comme journaliers, comme main-dâĆuvre mal payĂ©e.
Les rĂ©dacteurs du Theatrum Sabaudiae nâaccordent pas non plus beaucoup dâattention aux colporteurs, artisans, revendeurs et simples marchands installĂ©s dans les boutiques de Rumilly, dâAnnecy, de Bonneville ou dans les cabornes de ChambĂ©ry si bien dessinĂ©es par Borgonio. Le monde des mĂ©tiers, du compagnonnage et de la boutique connut pourtant un essor remarquable en Savoie au XVII° siĂšcle, Ă©poque qui fut leur Ăąge dâor. Associations Ă la fois religieuses et professionnelles, les groupements corporatifs dĂ©fendaient les privilĂšges de leurs membres et tentaient de maintenir la rĂ©putation des maĂźtres en contrĂŽlant les procĂ©dĂ©s de fabrication et la qualitĂ© des produits finis. Dans une sociĂ©tĂ© sans protection sociale, la maladie ou la vieillesse dâun artisan incapable de travailler, risquaient dâanĂ©antir sa famille. CoupĂ©s des impĂ©ratifs concrets du travail, les Ă©crivains turinois ont Ă peine senti lâimportance de lâindustrialisation naissante.
A la lecture des textes du Theatrum Sabaudiae, on est frappĂ© par lâabsence de rĂ©flexions sur les transformations sociales, lâĂ©conomie locale, la vie agricole et la difficile existence des paysans contraints Ă lâĂ©migration. Le duc a prĂ©fĂ©rĂ© occulter une rĂ©alitĂ© qui ne servait pas la glorieuse image de ses Etats.
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II-E Lâimplantation religieuse
E- Lâimplantation religieuse
En parcourant les descriptions, on constate que le patrimoine religieux occupe une place importante : cathĂ©drale, Ă©glises paroissiales, chapelles, monastĂšres, collĂšges et hĂŽpitaux ont Ă©tĂ© instaurĂ©s par la RĂ©forme tridentine propagĂ©e par lâintermĂ©diaire de personnalitĂ©s dâexception comme les Ă©vĂȘques Charles BorromĂ©e et François de Sales. Elle sâest appuyĂ©e sur lâimplantation de nouveaux ordres religieux, sur le zĂšle de quelques Ă©vĂȘques efficaces et sur le dĂ©vouement dâun clergĂ© sĂ©culier de bon niveau, soucieux de guider les catholiques vers une foi moins superstitieuse et rituelle, plus personnelle et mieux vĂ©cue. Les gravures montrent des villes hĂ©rissĂ©es de clochers.
LâĂ©lan spirituel sâest traduit par la crĂ©ation de nombreuses maisons religieuses occupĂ©es par les jĂ©suites, les oratoriens, les visitandines, les bernardines, les carmĂ©lites. Toutefois, ces congrĂ©gations se mirent Ă accaparer peu Ă peu tous les espaces urbains encore vacants, les faubourgs, les prairies et les terrains constructibles situĂ©s Ă proximitĂ© des remparts des villes. Les autoritĂ©s publiques sâinquiĂ©tĂšrent car cet afflux provoqua un effet de saturation. Le problĂšme devint prĂ©occupant dans la mesure oĂč, comme on le sait, les biens dâEglise Ă©taient inaliĂ©nables avant la RĂ©volution Française. Le SĂ©nat de Savoie et les syndics des villes prĂ©conisĂšrent des limitations salutaires Ă cette expansion excessive mais les dĂ©cisions des pouvoirs civils ne furent pas suivi dâeffets.
DĂ©possĂ©dĂ©e du Saint-Suaire, la Sainte-Chapelle de ChambĂ©ry connut cependant des amĂ©nagements architecturaux comme la façade baroque de style jĂ©suite Ă©levĂ©e entre 1640-1641 et les portes de noyer rĂ©alisĂ©es par lâartiste franc-comtois, François CuĂ©not, en 1663. La planche de MoĂ»tiers montre la cathĂ©drale du XI° siĂšcle flanquĂ©e de ses quatre grands clochers romans Ă lâallemande et du palais archiĂ©piscopal refait par deux prĂ©lats de la Contre-RĂ©forme. Le nouveau collĂšge et le grand sĂ©minaire complĂ©taient la vocation religieuse de la citĂ©. La citĂ© dâAnnecy Ă©tait cĂ©lĂšbre par la prĂ©sence du corps de Saint François de Sales canonisĂ© en 1665. Le couvent de la Visitation, les Ă©glises, le palais Ă©piscopal de Tresum et collĂšge ont Ă©tĂ© fidĂšlement reproduits par Borgonio. Au bord du lac LĂ©man, la gravure de Thonon fait une large place au chĂąteau de Ripaille endommagĂ© par les Bernois et restaurĂ© pour loger les ermites de la Chartreuse de Vallon chassĂ©s par les protestants. IsolĂ©s et privĂ©s de revenus, les chartreux mirent un siĂšcle Ă construire lâĂ©glise baroque que la planche montre achevĂ©e ; elle ne le fut rĂ©ellement quâen 1764. La bourgade de Rumilly accueillait les nouveaux ordres monastiques autorisĂ©s par le Concile de Trente : les capucins, les bernardines et les visitandines. En ce qui concerne lâenseignement, le collĂšge confiĂ© aux oratoriens fut agrandi de quatre classes pour un total dâenviron quatre-vingts Ă©lĂšves ; de mĂȘme, Ă La Roche, le collĂšge fondĂ© en 1569 comptait trois cents Ă©lĂšves en 1574 ; parmi eux, Guillaume Fichet, humaniste et futur Recteur de la Sorbonne. En 1628, cet Ă©tablissement de grande qualitĂ© devint lâannexe des jĂ©suites de ChambĂ©ry, alors Ă©vincĂ©s dâAnnecy et de Thonon. Enfin, le Theatrum Sabaudiae rĂ©serve une vue Ă lâabbaye dâHautecombe sur le lac du Bourget. On sait que depuis 1560, les ducs de Savoie nâĂ©taient plus enterrĂ©s dans leur nĂ©cropole traditionnelle dont il ne restait au XVII° siĂšcle quâune Ă©glise endommagĂ©e et quelques moines bĂ©nĂ©dictins. Le monastĂšre actuel a Ă©tĂ© entiĂšrement refait dans le style troubadour au dĂ©but du XIX° siĂšcle, entre 1824 et 1826, pour le roi Charles-FĂ©lix et la reine Marie-Christine.
On ne peut ignorer lâinfluence que les Bernois exercĂšrent en matiĂšre de religion sur le Chablais du XVII° siĂšcle. Des clercs, des moines, des vignerons et des paysans, des familles parmi les plus cultivĂ©es, ralliĂšrent la RĂ©forme protestante malgrĂ© les mesures rĂ©pressives et les interdictions successives proclamĂ©es par le duc et mises en application par les juges-mages. En 1686, Victor-AmĂ©dĂ©e II raffermit sa politique dâintolĂ©rance malgrĂ© les rĂ©sistances locales. Il faudra attendre le dĂ©but du XVIII° siĂšcle pour connaĂźtre une certaine amĂ©lioration du statut des Protestants, par ailleurs totalement occultĂ©s dans les pages du Theatrum.
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II-F -La galerie des hommes illustres
F-La galerie des hommes illustres
Les auteurs des textes des Relations ont eu tendance Ă compiler les ouvrages historiques mis Ă leur disposition Ă Turin. Ils se sont souvent bornĂ©s Ă reprendre dans les mĂȘmes termes les rĂ©cits des exploits des comtes et ducs de la pĂ©riode mĂ©diĂ©vale. Parmi leurs sources, la plus fiable Ă©tait la monumentale Histoire de la Royale Maison de Savoye rĂ©digĂ©e par Samuel Guichenon et parue en 1660. Ainsi nourris des Ă©pisodes antiques et mĂ©diĂ©vaux de lâhistoire du duchĂ©, les rĂ©dacteurs reprirent les Ă©vĂšnements locaux chaque fois quâil Ă©tait possible de les situer dans lâune des villes retenues.
En ce qui concerne les personnages remarquables, les historiens nâont pas manquĂ© de rappeler le souvenir des deux papes liĂ©s Ă la Savoie : CĂ©lestin IV de lâillustre famille des seigneurs de ChĂątillon, et un Romain qui se retira quelques annĂ©es Ă lâabbaye dâHautecombe avant dâĂȘtre souverain pontife, Jean Cajetan Orfini, pape sous le nom de Nicolas III. Parmi les hommes dâEglise, Claude de Seyssel est prĂ©sentĂ© comme conseiller du roi Louis XII, Ă©vĂȘque de Marseille puis de Turin oĂč il est enterrĂ©. A Bonneville, on signale la famille des Millet qui donna des prĂ©lats de la Contre-RĂ©forme. Issus de Maurienne, les Gorrevod furent diplomates et conseillers sous lâadministration de Marguerite dâHabsbourg au dĂ©but du XVI° siĂšcle ; puis, Louis de Gorrevod, reprĂ©sentant du duc de Savoie au Concile de Latran fut inhumĂ© dans sa cathĂ©drale Ă Saint-Jean de Maurienne. Fondateur du collĂšge en 1572, Pierre de Lambert est citĂ© en bienfaiteur de cette mĂȘme citĂ©. Lâhumaniste, Eustache Chapuis, originaire dâAnnecy, MaĂźtre des RequĂȘtes dans les Pays-Bas du tems de lâEmpereur Charles Quint est connu pour avoir fondĂ© un ColĂšge dans lâUniversitĂ© de Louvain pour les pauvres Etudians Savoyards. Le jurisconsulte, Antoine Favre, reste un figure de premier plan comme PrĂ©sident du SĂ©nat de Savoie Ă ChambĂ©ry : il a beaucoup accru sa rĂ©putation par sa science et par ses ouvrages. Magistrat au pĂ©nal comme au civil, Favre commenta la jurisprudence de son Ă©poque pour en tirer un corpus de rĂ©fĂ©rence. Fin lettrĂ© et poĂšte, il fut aussi lâinstigateur de la fameuse AcadĂ©mie Florimontane créée Ă Annecy en 1606.
Au nombre des illustres ancĂȘtres, les rĂ©dacteurs nâont pas accordĂ© beaucoup de considĂ©ration aux femmes, exception faite pour Marie de GenĂšve marquise de Pancarlier qui hĂ©rita de son frĂšre, le baron de Lullin Ă©tabli Ă Thonon. On prĂ©cise aussitĂŽt que son cas est remarquable parce quâelle avait une grandeur au dessus de son sexe !
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III-A Une société appauvrie
III- La dure réalité du XVII° siÚcle en Savoie
En Savoie, la premiĂšre moitiĂ© du XVII° siĂšcle fut une pĂ©riode de misĂšre. Vers 1660-1670, la politique mercantiliste soutenue par le dĂ©veloppement des voies de communication, commença Ă amorcer un retour Ă une prospĂ©ritĂ© limitĂ©e. Lâurbanisme, restĂ© mĂ©diĂ©val, connut un certain renouveau Ă lâinitiative de quelques particuliers. Les gravures du Theatrum Sabaudiae tĂ©moignent dâune vision passĂ©iste et idĂ©alisĂ©e, uniquement destinĂ©e Ă valoriser lâanciennetĂ© immuable du duchĂ© de Savoie.
A- Une société appauvrie
Les calamitĂ©s naturelles, les Ă©pidĂ©mies, les consĂ©quences des guerres, la fiscalitĂ© Ă©crasante ont contribuĂ©s Ă exaspĂ©rer un phĂ©nomĂšne dĂ©jĂ latent, lâĂ©migration des Savoyards vers des contrĂ©es plus clĂ©mentes.
Entre 1590 et 1850, "le petit Ăąge glaciaire" a provoquĂ© des catastrophes particuliĂšrement importantes dans la Savoie du XVII° siĂšcle. Lâextension des glaciers alpins, des chutes de neige exceptionnelles, lâabondance des pluies printaniĂšres et des inondations, des orages de grĂȘle et autres flĂ©aux anĂ©antirent les rĂ©coltes et les vendanges, alors que les Ă©changes Ă©taient dĂ©jĂ limitĂ©s Ă quelques produits complĂ©mentaires et transportables. A lâĂ©poque du relevĂ© de Borgonio en 1674, la citĂ© de Saint-Jean de Maurienne devait faire face aux crues dĂ©vastatrices de lâArc et des torrents voisins, tandis quâon signalait la prĂ©sence de loups affamĂ©s dans les parages ! Les gravures ignorent ces bouleversements climatiques si prĂ©judiciables au dĂ©veloppement agricole de la Savoie. Les champs sont vides de paysans et de troupeaux ; curieusement, les seules reprĂ©sentations du monde rural se situent au premier plan de la planche dâEvian : des paysanne sâaffairent au soin et Ă la traite de maigres vaches ; autour dâelles, des mesures pour le lait, des fromages empilĂ©s, une baratte pour le beurre illustrent lâune des activitĂ©s essentielles des Savoyards. Les textes correspondants Ă©voquent comme une Ă©vidence cette production fromagĂšre sans dire quâelle dĂ©pend de nombreux alĂ©as : lâaccĂšs aux pĂąturages ou les Ă©pizooties. Si les bases de lâalimentation quotidienne se rarĂ©fiaient, les prix augmentaient et ces "crises de chertĂ©" entraĂźnaient une malnutrition et une surmortalitĂ© due Ă une plus grande vulnĂ©rabilitĂ© aux Ă©pidĂ©mies chroniques. En Savoie, les seuls secours venaient de lâEglise qui distribuait des vivres comme le pain de mai Ă Talloires. Les annĂ©es 1629-1631 furent terribles et, en 1641-1645, la disette menaçait Ă nouveau. Les surplus alimentaires Ă©taient difficiles Ă dĂ©gager et Ă vendre Ă lâextĂ©rieur, en France ou dans les Cantons suisses.
De plus, les guerres ruineuses nâont pas manquĂ© au XVII° siĂšcle en Savoie. La seconde guerre de Montferrat se dĂ©roula en Savoie entre 1628 et 1631. Louis XIII fit capituler ChambĂ©ry puis Rumilly et Annecy. Ces troubles livrĂšrent les campagnes au pillage et il ne resta pas grand chose du tableau idyllique tracĂ© dans les pages du Theatrum ! Les maisons, chĂąteaux, parcs et jardins ne furent pas Ă©pargnĂ©s ; faire le dĂ©gĂąt Ă©tait une tactique de la terre brĂ»lĂ©e, suivie aussi bien par les troupes ennemies, espagnoles ou françaises, que par les armĂ©es du duc qui voulaient empĂȘcher toute possibilitĂ© de campement Ă lâadversaire. La gravure de la citadelle de MontmĂ©lian souligne la gloire des armes et lâart des architectes en oubliant les ravages commis par la soldatesque.
Si le dĂ©collage Ă©conomique fut retardĂ© par les guerres, les possibilitĂ©s dâinvestissement Ă©taient encore lourdement grevĂ©es par la fiscalitĂ©. Chaque commune Ă©tait imposĂ©e par quartier, câest-Ă -dire par trimestre, Ă une somme fixe constituant sa cote gĂ©nĂ©rique ; si bien que, par annĂ©e, la taille ordinaire se payait en quatre quartiers, lâĂ©quivalent de quatre fois la cote gĂ©nĂ©rique. En ajoutant des tailles exceptionnelles, on augmentait continuellement le poids des impĂŽts. En Savoie, les villes qui payaient onze quartiers en 1619 en devaient seize en 1639. Pour lâannĂ©e 1670, les prĂ©lĂšvements effectuĂ©s ne furent redistribuĂ©s quâĂ hauteur de 10 % sous forme des traitements des magistrats et autres fonctionnaires. Tout le reste Ă©tait absorbĂ© par les dĂ©penses de la cour de Turin, lâentretien des forteresses et de lâarmĂ©e, lâembellissement des rĂ©sidences ducales en PiĂ©mont. Ainsi vidĂ©e de ses capitaux, la Savoie stagnait dans une Ă©conomie primaire basĂ©e sur lâagriculture, lâĂ©levage, lâextraction des mĂ©taux ; Ă peine parvenait-elle Ă maintenir un artisanat local susceptible dâĂ©voluer vers lâindustrie. Rien de tout cela nâest Ă©voquĂ© dans les Relations.
III-B LâĂ©migration
B-LâĂ©migration
MalgrĂ© cette misĂšre, la Savoie ne connut pas les rĂ©voltes paysannes qui agitĂšrent la France Ă la mĂȘme Ă©poque. Cette maĂźtrise interne est certainement le rĂ©sultat de lâĂ©migration, vĂ©ritable "soupape de sĂ»retĂ©" qui permit de soulager les tensions sociales. CommencĂ©e Ă la fin du XVI° siĂšcle, lâĂ©migration sâest amplifiĂ©e sous la pression des Ă©vĂšnements catastrophiques du XVII° siĂšcle. Elle Ă©tait saisonniĂšre pour les habitants du Chablais, des vallĂ©es dâAulps et dâAbondance qui partaient faire les moissons et les vendanges en pays de Vaud et en Genevois. Dâautres, comme les maçons de SamoĂ«ns, sâemployaient sur les chantiers suisses et francs-comtois. Les colporteurs et les marchands ambulants quittaient la Tarentaise et le Faucigny pour les principautĂ©s allemandes. A la longue, ces voyages se transformĂšrent en activitĂ© sĂ©dentaire. Certains fournissaient les armĂ©es en BaviĂšre ou en Autriche. Les plus entreprenants connurent de beaux succĂšs commerciaux Ă Francfort, Ă Munich ou Ă Vienne. Ces initiatives Ă©taient impensables dans leurs vallĂ©es dâorigine oĂč ils Ă©taient Ă©touffĂ©s par la dĂźme, la taille ducale et les redevances seigneuriales hĂ©ritĂ©es du Moyen Age. En dĂ©pit des interdictions de dĂ©part, en 1651, Charles-Emmanuel II , sachant bien que ces gains Ă©taient indispensables Ă la survie des montagnards, modĂ©ra les condamnations prononcĂ©es par les curĂ©s qui considĂ©raient comme renĂ©gats les Ă©migrĂ©s en terre protestantes. Le Theatrum Sabaudiae feint dâignorer lâampleur de ce phĂ©nomĂšne qui touchait aussi les PiĂ©montais.
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III-C Un urbanisme en gestation
C-Un urbanisme en gestation
La pĂ©riode baroque a Ă©tĂ© celle de la rĂ©novation des villes mĂ©diĂ©vales encore nombreuses en PiĂ©mont. Mais, en Savoie, les gravures du Theatrum Sabaudiae mettent en Ă©vidence les remparts urbains, les tours de garde, les chemins de ronde occupĂ©s par des jardins potagers. On constate une volontĂ© de recourir Ă la conception traditionnelle des villes fortes, alors quâaucune dâelles nâĂ©tait plus en mesure de soutenir un siĂšge au XVII° siĂšcle. Citations passĂ©istes, nostalgie de lâapogĂ©e mĂ©diĂ©val du berceau de la dynastie, rien nâest fait pour rĂ©duire ou attĂ©nuer lâaspect archaĂŻque des remparts Ă ChambĂ©ry, Annecy, Aix ou Bonneville.
La modernisation nâest pas venu dâune politique Ă©dilitaire conçue Ă Turin mais de lâinitiative de quelques familles nobles ou bourgeoises soucieuses de cacher les murs anciens et dĂ©labrĂ©s sous la belle allure des façades remises au goĂ»t du jour. Sur le plan de ChambĂ©ry, on distingue clairement les hĂŽtels particuliers rue Croix dâOr et rue MĂ©tropole. Le chĂąteau des ducs est toujours une bĂątisse mĂ©diĂ©vale Ă peine relevĂ©e par le gouverneur FĂ©lix de Savoie. Il ajouta un jardin dâinspiration renaissance. A Thonon, EugĂšne de Lullin se fit construire un palais, mis en valeur par un magnifique jardin Ă lâitalienne. De mĂȘme, Henri de la ValdisĂšre se serait ruinĂ© en faisant Ă©difier le chĂąteau et les jardins de Marclaz.
Lâobservation attentive des planches du Theatrum Sabaudiae permet de localiser aussi les boutiques sous les arcades dâAnnecy ou le long des rues de ChambĂ©ry. Le rĂ©seau des canaux urbains, les clochers des nombreuses Ă©glises conventuelles et paroissiales, les places et les marchĂ©s sont fidĂšlement reproduits et permettent de lire les structures encore Ă©videntes dans la plupart des centres villes. Toutefois, on ne saurait ignorer les conventions liĂ©es aux planimĂ©tries des villes et aux codifications mises au point par les cosmographes et cartographes du XVII° siĂšcle. Par exemple, au prix dâune part dâinexactitude, les vides Ă lâintĂ©rieur des pĂątĂ©s de maisons devaient ĂȘtre occupĂ©s par le dessin dâun jardin. Il est probable que dans le but de maintenir le prestige et le niveau haut de gamme de ses publications, lâĂ©diteur Blaeu visait Ă la cohĂ©rence stylistique en regroupant des dessins graphiquement beaux et limitĂ©s Ă lâessentiel. Il faut encore souligner les prouesses techniques des topographes et ingĂ©nieurs militaires qui nâutilisaient pour leurs relevĂ©s que les lois de la projection gĂ©omĂ©trique et restituaient des vues comparables Ă la vision oculaire naturelle. Enfin, le travail artistique des graveurs hollandais donnait vie Ă des scĂšnes trop strictement exĂ©cutĂ©es. En ajoutant des personnages, les villes sâanimaient sans ĂȘtre rendues artificiellement pittoresques.
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Conclusion
Le Theatrum Sabaudiae ne fut pas une enquĂȘte sur lâĂ©tat physique et moral des populations. On ne songea pas Ă mener un travail de synthĂšse pour diagnostiquer les besoins dâune rĂ©gion aussi bien dĂ©limitĂ©e. Le but Ă©tait simplement dâexalter le berceau de la dynastie des Humbertiens, ses beautĂ©s paysagĂšres, ses monuments antiques, ses ressources agricoles, les mĆurs de ses habitants. Ces descriptions sont riches de multiples informations sur la Savoie du XVII° siĂšcle, mais la triste rĂ©alitĂ© fut occultĂ©e. Le duc et les rĂ©dacteurs turinois voulaient croire que les autoritĂ©s publiques, les notables, les paysans et le clergĂ© vivaient en harmonie et que lâurbanisme plaisait Ă tous. Fiers de leur histoire, de leurs citĂ©s et de leurs monuments civils et religieux, les Savoyards ne devaient rien attendre dâun souverain qui ne sâintĂ©ressait aucunement Ă eux : il se passa fort bien dâamĂ©liorer la vie trĂšs dure quâil imposait Ă des sujets quâil ne connaissait pas, faute dâĂȘtre venu les voir.
Textes et illustrations ne dĂ©crivent pas la rĂ©alitĂ© territoriale mais les rapports complexes du duc avec une terre lointaine dont il tirait profit. Il se contenta de parcourir mentalement ses Etats Ă travers les gravures. Il voulait seulement promouvoir ses visĂ©es politiques, administratives, militaires et valoriser ses aspirations Ă la royautĂ© : pour cela il se servit du PiĂ©mont et de la Savoie, sans dĂ©fendre lâintĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral ni prendre en considĂ©ration les difficultĂ©s dans lesquelles les autochtones se dĂ©battaient. Sur les gravures, on voit peu de personnages. Le duc dĂ©barrassa les rues et les places des populations qui posaient des problĂšmes ; il Ă©tait plus facile de penser que dâautres sâen occupaient, ainsi lâEglise. En donnant une vision largement idĂ©alisĂ©e des richesses de ses Etats, le duc voulait Ă©taler les bonnes villes, les rĂ©sidences, les lacs et les campagnes de sa principautĂ© aux yeux dâune sociĂ©tĂ© de cour, indiffĂ©rente au peuple, superficielle et sensible Ă lâapparence des choses.
En juin 1690, la Savoie fut une fois de plus occupĂ©e par les armĂ©es françaises ; Louis XIV et le duc Victor-AmĂ©dĂ©e II se livrĂšrent Ă des intrigues complexes et finirent par conclure en 1697 le traitĂ© de Turin qui, outre des restitutions territoriales, prĂ©cisait que les ambassadeurs de la Maison de Savoie seraient considĂ©rĂ©s comme ceux des rois. Ce premier pas vers la reconnaissance du titre royal se doublait de la sauvegarde de lâintĂ©gralitĂ© du duchĂ©. Mais en fait, le sort de la Savoie Ă©tait incertain car on savait quâen mai 1696, on avait envisagĂ© la cession de la Savoie Ă la France en Ă©change du Milanais qui aurait Ă©tĂ© remis au PiĂ©mont.
En 1703, Ă nouveau les troupes françaises envahirent la Savoie ; MontmĂ©lian rĂ©sista mais, finalement, la forteresse fut dĂ©truite intĂ©gralement. Le prince EugĂšne de Savoie Ă la tĂȘte son armĂ©e austro-hongroise, arriva providentiellement pour libĂ©rer Turin en 1706, victoire commĂ©morĂ©e par la basilique de Superga .Les traitĂ©s dâUtrecht (1713) et de Rastatt (1714) furent un succĂšs inespĂ©rĂ© pour le duc. En plus des territoires qui lui Ă©taient concĂ©dĂ©s en PiĂ©mont, il reçut la Sicile avec, enfin, le titre de roi. AprĂšs tant dâefforts dĂ©ployĂ©s pendant plus dâun siĂšcle, Victor-AmĂ©dĂ©e II fut couronnĂ© Ă Palerme le 2 dĂ©cembre 1713. On sait que, par la suite, la belle Ăźle fut Ă©changĂ©e contre la Sardaigne dâoĂč le nom dĂ©finitif donnĂ© Ă la dynastie de PiĂ©mont-Sardaigne.
Dans la dialectique diplomatique du XVII° siĂšcle, et on lâa vu Ă Versailles, lâatout gagnant Ă©tait celui du luxe, de lâart, de la culture et des fĂȘtes somptueuses offertes par le roi Ă ses courtisans. Tous les efforts du monarque consistaient Ă acquĂ©rir du prestige par lâĂ©lĂ©gance de ses palais. La valeur culturelle dâun dĂ©cor urbanistique et paysager prĂ©sentĂ© suivant un ordre parfait, Ă©tait convaincante pour les Ă©lites europĂ©ennes auxquelles le Theatrum Sabaudiae Ă©tait destinĂ© ; elles le reçurent comme la preuve que le mythe dĂ©crivait la rĂ©alitĂ© telle quâelle Ă©tait et, par lâintermĂ©diaire de cet ouvrage de propagande, le duc de Savoie obtint son titre de roi. Le prestigieux livre avait donc rempli son office !
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BIBLIOGRAFIA
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Amsterdam chez Joan BLAEU, édition latine 1682, 2 Vol. in folio. Editions néerlandaises en 1693, 1697 et 1725, éditions françaises en 1700 et 1725, nouvelle édition latine en 1726.
Teatro di Torino barocca Nove riproduzioni in fac simile del Theatrum Sabaudiae, Turin
ERI, 1972
Theatrum Sabaudiae, Archivio storico della cittĂ di Torino, 1984-1985, 2 Vol.
Sous la direction de Luigi FIRPO
Tome I FIRPO Luigi "Immagini di un regno sognato"
PEYROT Ada "Immagini e gli artisti"
RICCI Isabella et ROCCA Rosanna "La impresa editoriale"
Tome II DOGLIO Maria Luisa "Le Relazioni come documento letterario"
BORASI Vincenzo "Villagi e cittĂ in Piemonte nel Seicento "
Le Theatrum Sabaudiae Regards sur la Savoie du XVII° siÚcle, présenté par Anne WEIGEL
MĂ©moires et Documents de la SociĂ©tĂ© Savoisienne dâHistoire et dâArchĂ©ologie,
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JOLIVET Melle "Le Theatrum Sabaudiae"
Atti della Societa di Archealogia e Belle Arti della Provincia di Torino
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Rivista geografica italiana, T. XIII, 1906
RICCI MASSABO I. Il Theatrum Sabaudiae
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BLAEU Willem Janszoon (1571-1638). ElĂšve de Tycho-BrahĂ©, il publia une carte du ciel qui fit rĂ©fĂ©rence dans les milieux de lâastronomie. Vers 1600, il fonda sa propre imprimerie-librairie Ă Amsterdam et mit en chantier le premier atlas continental, le Novus Atlas en six volumes.
BLAEU Joan I (1596-1673) Cartographe et graveur formĂ© Ă la culture humaniste, il fut le principal artisan du Theatrum Sabaudiae. Avec son frĂšre, Cornelius BLAEU (1610-1648) il donna en 1649 le Novum ac Magnum Theatrum Urbium Belgicae et Foederatae, lâun des chefs-dâĆuvres de la cartographie hollandaise, puis lâ Atlas Major en onze volumes. GĂ©ographe officiel des Provinces-Unies, cartographe de la Compagnie des Indes Orientales depuis 1638, imprimeur du roi de SuĂšde, Joan Blaeu fut nommĂ© "Capitaine de la Bourgeoisie" de la ville dâAmsterdam, mĂ©tropole marchande la plus florissante du XVII° siĂšcle.
BLAEU Willem (1635-1685), Pieter (1637-1706) et Joan II (1650-1712) : les trois frĂšres poursuivirent la collaboration Ă©ditoriale de leur pĂšre avec la Maison de Savoie et portĂšrent lâexceptionnelle compĂ©tence intellectuelle, artistique et technique des Blaeu jusquâau dĂ©but du XVIII° siĂšcle.
BORGONIO Giovanni Tommaso (1620-vers 1690) : crĂ©ateur de la plupart des planches gravĂ©es du Theatrum Sabaudiae, Borgonio a Ă©tĂ© le dessinateur exclusif des quinze vues concernant la Savoie. Fils dâun capitaine, il serait nĂ© Ă Perinaldo en Ligurie et entra dans lâadministration turinoise en 1649-1650 comme secrĂ©taire ordinaire du duc Charles-Emmanuel II. Devenu ingĂ©nieur des fortifications, topographe, cartographe et dessinateur, il travailla dans le cercle des dĂ©corateurs des ballets et fĂȘtes baroques avec le peintre Carlo Conti. Ses albums sont conservĂ©s Ă la bibliothĂšque de Turin. A la longue, il se sentit frustrĂ© de ne tenir quâun rang dâartiste ; il sollicita et obtint un poste de secrĂ©taire des Finances. NommĂ© cartographe en 1676, il Ă©labora la fameuse Carte des Etats de S.A.R. pour la duchesse Jeanne-Baptiste de Savoie-Nemours, tout en prĂ©parant la splendide GĂ©nĂ©alogie de la Royale Maison de Savoye, gravĂ©e en 1680 par Giovanni Maria Belgrano. Par ailleurs, depuis 1661, Borgonio avait commencĂ© les relevĂ©s des villes du PiĂ©mont, puis, entre 1672 et 1675, il parcourut la Savoie et sĂ©lectionna les sites qui lui parurent reflĂ©ter le mieux la grandeur mĂ©diĂ©vale du berceau de la dynastie. DĂ©vouĂ©, efficace, laborieux, Borgonio fut mal rĂ©compensĂ© et demeura toute sa vie dans une situation incertaine. Il reste le grand illustrateur de la Savoie du XVII° siĂšcle.
BROEN Johannes de (1649- ? ) : baptisĂ© Ă Amsterdam en 1649, il exerça le mĂ©tier de graveur au burin avec son frĂšre Gerit de BROEN (1659-1691) lui-mĂȘme artiste apprĂ©ciĂ© dans les milieux spĂ©cialisĂ©s. HĂ©ritier de la tradition des cosmographes de la Renaissance, il grava les deux cartes du Theatrum Sabaudiae en Ă©laborant un langage de signes et de conventions pour figurer les reliefs, les cours dâeau, les villes et les places-fortes.
CARCAGNI Giovanni Gaspare (1601-1678) : fils dâun conseiller rĂ©fĂ©rendaire, le comte Carcagni Ă©pousa Laura Capris di CigliĂ© en 1637. Au terme dâune longue carriĂšre politique, il se vit confier la direction et la coordination des travaux de rĂ©daction des textes du Theatrum Sabaudiae, alors quâil venait dâĂȘtre nommĂ© syndic de Turin.
DECKER Coenraert (1651-1708) : jeune graveur formĂ© dans lâatelier de Romeyn de Hooghe, il ouvrit sa propre officine Ă Amsterdam et se spĂ©cialisa dans la gravure de portraits et de sujets dâhistoire. Pour le Theatrum Sabaudiae, il rĂ©alisa deux planches, ChambĂ©ry et La Roche sur Foron.
GIOFFREDO Pietro (1629-1692) : originaire du comté de Nice, jésuite et curé de Saint-EusÚbe à Turin, précepteur du jeune Victor-Amédée, il fut nommé bibliothécaire ducal en 1674. Il rédigea une Histoire des Alpes-Maritimes et représentait la culture turinoise la plus achevée.
HOOGHE Romeyn de (1645-1708) : issu dâune famille dâartistes de renom dont le reprĂ©sentant le plus Ă©minent fut son oncle, le peintre Pieter de Hooghe (1629-1681) de lâEcole hollandaise. AprĂšs une formation trĂšs complĂšte, Romeyn vint Ă Paris en 1662 ; sa notoriĂ©tĂ© lui valut une distinction du roi de Pologne. En 1683, il Ă©tait membre de la ConfrĂ©rie de La Haye et, Ă partir de 1687, il sâĂ©tablit Ă Haarlem oĂč il dĂ©ploya ses talents dans un large registre : la premiĂšre illustration des Contes de La Fontaine, la caricature politique, et, pour le Theatrum Sabaudiae, lâunique mais magistrale gravure de la citadelle de MontmĂ©lian.
RAM Johannes de (vers 1648-avant 1696) : graveur et Ă©diteur installĂ© Ă Amsterdam, il fut sans doute lâĂ©lĂšve de Romeyn de Hooghe et travailla pour Beschryving van Delf. Il grava les planches de MoĂ»tiers, Sallanches, Bonneville, Evian et la route royale des Echelles.
TESAURO Emanuel (1592-1675) : nĂ© Ă Turin dans une famille issue des Salmour, il entra en 1611 Ă la Compagnie de JĂ©sus ; il sâillustra comme poĂšte et son style fit de lui le vĂ©ritable thĂ©oricien du goĂ»t baroque au PiĂ©mont. Il initia le retour du théùtre tragique, du ballet et de la musique Ă la cour tout en produisant une Histoire de Turin.
Document 1
Document 1 : DĂ©libĂ©ration du Conseil des Commis dâAoste rĂ©unis en sĂ©ance du 7 novembre 1661 Archives historiques de la RĂ©gion autonome VallĂ©e dâAoste.
Les municipalitĂ©s dĂ©libĂ©raient en dĂ©tail sur lâimage quâelles voulaient donner dâelles-mĂȘmes. Ainsi, le Conseil des Commis dâAoste dĂ©clarait : Sur requeste de maitre Michel JobĂ© peintre normand, demandant quelque satisfaction de ses vacations pour le temps quâil a employĂ© a dresser le dessain dâun tippe et plan de la presente CitĂ© et Bourg quâil a encommencez dâordre de cĂ©ans, le Conseil ayant veu le dict dessain estre ja bien advancĂ© accorde au suppliant a compte de son labeur a la valleur de trois pistolles dâItalie de quoy luy sera faict mandat en trĂ©sorerie (âŠ) lâassemblĂ©e treuvant a son advis ledict dessain estre assez bien projectĂ©, a dict quâil sera parachĂ©ve a la forme encommencee jugeant a propos quâadvant que dây fere aultre le sus dict peintre fasse una passade jusques au Pont Saint Martin affin de remarquer la situation de la Tour de Verres, celle de montjovet, le chĂąteau de Bard, lâarcade de Donnas et le dict Pont pour les adjoutter audict dessain et cella faict, le reduyre en sa perfection .
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Document 2
Document 2 : Description de la Ville de Chambéry
Extrait du Theatrum Sabaudiae, tome I, suivant la traduction de 1700, publiée chez Rutgert Christophle ALBERTS en 1725 à La Haye. Le texte est intégralement respecté avec ses particularités grammaticales et orthographiques.
" Chambery est la capitale du DuchĂ© de Savoye & de tout ce que possĂšde le Duc de ce nom au delĂ des Alpes par rapport Ă lâItalie. Elle est si ancienne, quâon ne peut rien trouver de certain sur son origine. Quelques uns lâont nommĂ©e Forum Coconium. Cenalis & Castilioni lâapellent Civaro. Malumbra sur PtolomĂ©e lâapelle Forum Neronis : elle a le nom de Camberiacum ou de Cameriacum dans las cartes de Peutinger. Cluvier la nomme Lemnicum, qui est proprement le nom de la Ville, appellĂ©e Camerinum Lemnicorum ; comme lâont fort bien remarquĂ© les Historiens anciens & modernes de nĂŽtre PaĂŻs. Sa situation est trĂšs agrĂ©able ; lâair en est temperĂ©. Elle est arrosĂ©e de deux petits ruisseaux, dont lâun nommĂ© communĂ©ment Laisse, ne passe pas loin de la Ville, & lâautre divisĂ© en plusieurs branches traverse les ruĂ«s de la Ville & en entraine toutes les immondices.
Les avenuĂ«s en sont commodes, & pour les habitant, & pour les Ă©trangers, qui vont en Italie, en France, en Allemagne, & dans les Provinces voisines. Les colines & les montagnes, qui lâenvironnent, utiles par leur fertilitĂ©, & par divers autres avantages quâon en retire, rendent cĂšt endroit fort agrĂ©able, principalement en Ă©tĂ© & en automne. La Ville, situĂ©e dans un Valon, est un sĂ©jour fort agrĂ©able, Ă cause des jardins, des prairies, des vergers, & des allĂ©es bordĂ©es dâormeaux, quâon trouve dans la plaine de Vernay, laquelle joint les portes de la Ville, & oĂč lâon peut se promener dans toutes les saisons de lâannĂ©e.
Sa grandeur nâest que mĂ©diocre ;ses murailles sont assez fortes & dĂ©fenduĂ«s par des tours de distance en distance. Elles furent bĂąties sous le regne du Comte AmedĂ©e VI. & entourĂ©es dâun grand fossĂ©, quâon peut remplir dâeau, & propres pour exercer diverses sortes de mĂ©tiers. Lâenceinte de la Ville comprend plus dâune demi lieue, & lâon croit quâil y a environ vingt mille habitans. La Ville a lâavantage dâavoir les mĂȘmes armes que la Savoye, avec cette diffĂ©rence quâelle ajoute une Ă©toile au cĂŽtĂ© droit de lâEcu.
Le ChĂąteau situĂ© sur une Ă©minence, a la vuĂ« sur tous les lieux dâalentour. Il est raisonnablement grand. Thomas I. Comte de Savoye commença Ă la faire bĂątir en MCCXXXII. & ses successeurs, qui y faisoient leur sĂ©jour, y mirent la derniĂšre main. Il y a plusieurs apartemens, & deux Tours principales destinĂ©es autrefois & pour y loger & pour la dĂ©fense du ChĂąteau. LâĂ©galitĂ© du terrain, les fontaines, & les bois rendent ce lieu fort agrĂ©able. Il ya ordinairement une garnison, & le Gouvernement nâen est confiĂ© quâĂ des personnes distiguĂ©es. Tous ces avantages nâont pas empĂȘchĂ© que, toutes les fois que les Ducs de Savoye ont eu la guerre avec la France, les Troupes de cette Couronne nâayent commencĂ© leurs Campagnes en Savoye par la prise de Chambery, qui a subit le joug des Ennemis toutes les fois quâelles a Ă©tĂ© assiegĂ©e.
La St. Chapelle bĂątie dans lâenceinte de ce ChĂąteau, par les soins de Louis Duc de Savoye & dâYolande de France son Ă©pouse, & reparĂ©e de nĂŽtre tems par la piĂ©tĂ© de Madame Royale, est fort cĂ©lĂ©bre, puis que le St. Suaire, qui est prĂ©sentement Ă Turin, a Ă©tĂ© auparavant dans cette Chapelle, oĂč lâon dit quâil a fait plusieurs miracles. On y garde encore Ă prĂ©sent un grand nombre de reliques prĂ©cieuses, entrâautres le bĂąton de St. Joseph. Elle jouĂŻt des mĂȘmes privilĂšges, que les Saintes Chapelles de Paris & de Dijon. Le Chapitre de cette Eglise, fondĂ© par les Ducs de Savoye, & rempli de personnes de qualitĂ© est fort cĂ©lĂ©bre. Le Doyen a le privilĂšge de faire le service avec la Mitre, lâAnneau, & la Crosse, de mĂȘme que les EvĂȘques.
Il y a plusieurs autres belles Eglises, dont celle de Lemens, qui est dans le PrieurĂ© de St. Pierr, est, pour son antiquitĂ©, la plus cĂ©lĂ©bre, aprĂšs la S. Chapelle. Elle est situĂ©e au sommet dâune colline hors de la Ville. Elle fut fondĂ©e par Rodolphe dernier Roi de Bourgogne, & possedĂ©e autrefois par les PĂšres de S. Benoit ; mais elle apartient prĂ©sentement Ă lâOrdre reformĂ© de Cisteaux, quâon nomme les Feuillans en France. (âŠ) Le PrieurĂ© de S. Antoine de Chamberi est trĂšs-ancien. LâEglise des Chevaliers de S. Jean de Jerusalem ne subsiste plus aujourdâhui. Il nây a quâune certaine Chapelle du mĂȘme nom, sous le titre de Commanderie. Les anciennes Paroisses sont celles de S. Leger au milieu de la Ville. Elles dĂ©pendent maintenant du Chapitre de la S. Chapelle.
Le Couvent de S. Dominique a Ă©tĂ© fondĂ© en partie par les Princes de Savoye, de mĂȘme que son Eglise & le Couvent de S. François. Ce sont les plus belles Eglises de toute la Province. LâEglise des Franciscains de lâOservance hors de la Ville, bĂątie du temps de S. Bernardin, est trĂšs-agrĂ©able. Les avenuĂ«s, la situation, & tout le voisinage de ce Couvent fournissent une belle & charmante solitude.
Aymon Comte de Savoye a fondĂ© le Couvent de Sainte Claire, qui est hors de la ville, & Yolande de France celui qui est dans son enceinte. Mais le ColĂšge des JĂ©suites fondĂ© par Emanuel-Philibert & par Charles-Emanuel, est en mĂȘme temps, un illustre monument de la piĂ©tĂ© de ces Princes, & un des plus beaux ornements de Chamberi. Le couvent des Capucins sur le chemin de Lyon est assez Ă©loignĂ© de la Ville. Charlote de Cypre, Duchesse de Savoye en fit bĂątir lâEglise, pour les PĂšres de S. François, qui la donnĂšrent ensuite aux Capucins. Le Prince Thomas a fondĂ© le MonastĂšre des Augustins RĂ©formez, qui est dans le Fauxbourg de Montmelian.
Il y a outre cela les couvents des Religieuses de S. Ursule de la Visitation de la Vierge, des Bernardines, de lâAnnociade, des Carmes & des Carmelites. Ces deux derniers ont Ă©tĂ© fondez par la Duchesse de Ventadour.
Les Comtes de Savoye faisoient autrefois exercer la justice Ă Chamberi en prĂ©miĂšre & en seconde instance, par un Juge Mage, qui y a toĂčjours fait depuis sa rĂ©sidence. Mais ils y Ă©tablirent ensuite environ lâan MCCCXXX, un Conseil sĂ©dentaire, qui fut erigĂ© en Parlement en MDCIX. Il a toĂ»jours Ă©tĂ© cĂ©lĂ©bre depuis; & Antoine Faure, qui en fut PrĂ©sident, a beaucoup acru sa rĂ©putation, par sa science & par ses ouvrages. Ce Tribunal administre la justice selon le droit Ă©crit., & est au dessus de tous les autres Tribunaux des Etats du Duc de Savoye. La Chambre des Comptes juge aussi souverainement & sans appel. Elle siĂšge dans le ChĂąteau, & est la premiĂšre de toutes les autres Chambres Provinciales.
La Ville est gouvernée par les Echevins. Ils composent un ColÚge avec quarante-huit principaux Conseillers. Ils président sur la Police, & ont aussi une juridiction pour le civil & pour le criminel.
La Noblesse a de la valeur & du courage : elle est bien Ă©levĂ©e & propre pour les affaires. Ceux qui sâadonnent Ă lâĂ©tude, deviennent d(ordinaire trĂšs-savans. Les femmes sont bienfaites. La langue du peuple est la Françoise, de mĂȘme que ses maniĂšres. Tous ceux qui voĂŻent Chamberi en sont charmez. Cette Ville est aimĂ©e de son Souverain Ă cause de sa fidĂ©litĂ© inviolable, & honorĂ©e de tous ses Sujets Ă cause de la dignitĂ© du Magistrat, qui exerce la justice. Elle est digne, en un mot, dâĂȘtre la Capitale de tous les Pays, que les Ducs de Savoye possĂšdent au delĂ des Alpes. "
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